Carnet d'Amérique Centrale

Carnet précédent
Choisissez un pays:
Ordre d'affichage :
Croissant Décroissant
Pages suivantes
¿ Hola, que tal ?   ( Guadelajara / Mexique le 16/06/2002)

Imprimer l'info  

Cliquez pour agrandir

Et voila, nous sommes repartis sur les chemins poussiereux, direction sud-Est (il faudrait voir sur un globe, mais je pense que nous nous rapprochons de l'Europe). C'est presque un second depart, nous quittons un environnement connu et confortable pour le bordel et les perils latino-americains. Comme toujours, c'est dur mais on s'y fait.

Les Americains (mais d'ailleurs, il y a-t-il de vrais Americains a Hollywood ?) ne sont pas les plus chaleureux et accueillants : a l'exception d'une ou deux personnes, les amis que nous laissons derriere sont Estonien, Argentin, Danois, Singapourien, Siberien, Allemand, Hongrois... residents d'Hollywood a la recherche d'argent et de reussite que leur pays ne semble pas pouvoir offrir. C'est leur point commun a tous, ils forment une vraie communaute de travailleurs, plutot solidaire et harmonieuse. Bon, comme toujours, il y a les tire-au-flanc qui ne font jamais la vaisselle, les bonnes poires qui cuisinent pour tout le monde, les meres Theresa qui se font toujours taper cinq ou dix dollars et les radins qui pillent le frigo, mais dans l'ensemble ca marche plutot bien... Les touristes de passage offrent la possibilite de voir de nouvelles tetes l'espace de quelques jours, comme une pincee d'epices au gout changeant dans ce chaudron. Et je ne vous parle meme pas des couples completement improbables qui se forment malgre tout, ainsi l'Estonien geant et la mini Singapourienne...

Je m'apercois encore une fois qu'il n'est pas si aise de laisser un travail, aussi rebarbatif soit-il. Mais je pars en ayant fait ce constat : tant que je serai en bonne sante, il me sera toujours possible d'aller la-bas et de gagner assez d'argent pour vivre et epargner ; c'est aussi facile que de le dire, meme sans papiers. Quelque part, je trouve ca tres rassurant et tres valorisant. C'est un sentiment qui m'etait inconnu en France.
Bref, puisqu'il n'est pas tres sain de taper toujours sur les memes, pardonnez moi ce juron : vive l'Amerique ! On a beau pester contre la connerie des plus forts, l'arrogance des plus riches et l'imbecilite de cette masse aculturee, j'ai appris beaucoup de choses en deux mois et demie. C'est un pays qui donne une chance a chacun, sans regarder.

Nous voila donc a Guadalajara, apres 44h de bus, 15 arrets, 2 films, 18 tacos, 15 burritos, 7 tamales, 1kg de graines de tournesol, apres le nord aride et desertique et les plateaux du centre. Je ne pensais pas que le Mexique etait si grand.

début [ Posté par : Louis | 0 commentaire] Page 1
Gringo Trail - I   ( Tijuana / Mexique le 16/06/2002)

Imprimer l'info  

Cliquez pour agrandir

Dimanche 17 juin, 6h00, Hollywood Boulevard.
Le reveil a beau pousser d'imperieux bip bip, nous emergeons lentement. Les adieux a Student Inn ont ete longs et la nuit courte.
Les sacs sont prets, nous aussi, il n'y a plus qu'a dire au revoir a Raphael. Ultimes adieux, a bientot en France, on s'ecrit, on se tient au courant, allez, ciao. Le couloir est desert, la maison dort, on regarde une derriere fois, il est temps, c'est parti.
Il fait jour sur la rue des etoiles, quelques joggers passent, l'employe du cafe d'en-dessous sort les tables et les chaises, une limousine noire s'arrete au feu, je me demande s'il y a une cafetiere dans le mini-bar.
Hollywood Bd est encore ferme a la circulation : pour la premiere de "Liloo et Steetch", Disney a mis le paquet. Trois cents metres de rue transformes en jungle plus vraie que nature : la premiere de "Star Wars", a cote, c'etait un barbecue entre voisins.
Las Palmas, Cherokee, Wilcox, Whitley, Cahuenga enfin, nous y voila, la station de bus est juste au-dessus. La salle d'attente est petite et presque vide. Notre voisine va a Las Vegas, une famille de six part au Texas.

6h50, bus Greyhound.
Nous sommes moins de dix dans le car. La conductrice fait la visite guidee : "Sur votre droite, le signe de Hooollywoood ! ". Ca ne trouble guere les passagers endormis.

7h20, station Greyhound, Downtown.
"Et voici Looos Angeleees ! Bienvenue dans la Cite des Anges, vous avez ete un groupe charmant, j'espere vous retrouver plus tard, vous avez ete merveilleux, Ladies and Gentlemen, voici Looos Angeleees !"
La station centrale de LA ressemble davantage a ce que nous connaissons. Familles avec armes et bagages, montagnes de paquets, depart agite pour les uns et fin de nuit pour les autres, ballets des bus qui partent et qui arrivent, vagues de voyageurs endormis, adieux et retrouvailles. On s'achete un petit-dejeuner graisseux, et quelques cookies pour epuiser la petite monnaie.

8h, bus Greyhound.
"Tiiijuanaaa !" En route ! Premier arret a San Diego, puis San Ysidro, la ville-frontiere americaine. Sur le bord de la route, il est rappele que "Guns are illegal in Mexico" ("Laisse ton arme au vestiaire, bloody coyote.").
Cette zone frontaliere s'etend a perte de vue : invasion de magasins, taux de change en montagnes russes, parkings labyrinthiques, un immense drapeau mexicain qui flotte la-bas au fond et la douane mexicaine indiquee dans la direction opposee, des bureaux americains perdus dans la melee, les routes comme un plat de spaghetti, des ponts d'ou la situation ne parait pas plus claire, des bus par centaines, des voitures par milliers, plus encore de pietons... Il parait que ce point du globe est l'un des plus frequente au monde. Ah bon ?

Midi, Mexique.
"Mexique" ? Comment ca "Mexique" ? Mais... et la douane americaine ? Le chauffeur du bus Greyhound prend un air contrit : "Ah, vous etes touristes, bon et bien il va falloir poster a l'Immigration US votre petite carte (celle que l'on est censee remettre lorsqu'on quitte le pays), et pour le tampon, ah, bah...".
L'unique formalite pour passer des Etats-Unis au Mexique aura donc consiste a descendre du bus lorsqu'il s'arrete sous un preau, prendre vos bagages, dire "Ola" au moustachu a casquette engalonnee, repondre a son gros clin d'oeil si vous etes d'humeur friponne, puis participer a la loterie de la fouille. Ca se joue avec une machine qui ressemble a un feu de circulation, l'orange en moins. Si vous declenchez le vert en appuyant sur le bouton, "Pase", circulez. Si vous tombez sur le rouge, comme Louis, le douanier s'essuie le front, pousse un soupir, agite la main vers une table en metal. Le voyageur hisse son sac, le douanier pousse un soupir, releve ses manches, ouvre le sac, glisse la main dedans, tatonne en regardant ailleurs, agite la main a nouveau, "pase, pase", le sens du devoir accompli lui illumine la face, le voyageur est assez content lui aussi de s'en tirer a si bon compte.
Pour le coup de tampon, c'est au prochain arret - la chasse a l'Eldorado, a cote, c'est une promenade de sante ! Derriere les fenetres du bus, nous ouvrons grand les yeux : voila donc Tijuana, ville-frontiere mythique, plaque tournante des Ameriques, le "debut du Tiers-Monde et des soucis" - selon un Americain de la guesthouse...

12h15, gare de bus de Tijuana.
L'officier d'immigration, dans son reduit, suit Senegal / Suede. Il nous fait asseoir, sort deux formulaires a remplir et son tampon encreur quadricolor. Apres le douanier romantique de Mae Sai et sa guirlande de coeurs St Valentin, voila un douanier esthete qui tamponne en arc-en-ciel ! Mais une mauvaise surprise nous attend : depuis le 1er janvier 2002, les visiteurs qui entrent au Mexique doivent payer une, comment dire, taxe ? On a beau chercher l'arnaque, l'affaire semble officielle, on peut meme payer plus tard au guichet d'une banque.
Premiere des surprises qui nous attendent au Mexique...

Dans le prochain episode : la ville la plus chaude du Mexique, une route bordee de cactus, un cimetiere de voitures (et de leurs chauffeurs), le mystere du chemin de fer, la recette du tacos, un cuisinier illegal et les origines mexicaines de Louis...

début [ Posté par : Elodie | 1 commentaire] Page 2
Gringo Trail - II   ( Mexicali / Mexique le 17/06/2002)

Imprimer l'info  

Cliquez pour agrandir

12h20, gare de bus de Tijuana.
Nous quittons le bureau de l'Immigration assez mecontents. Ce passage de frontiere est loin d'etre net et sans bavure : nous sommes d'apres les papiers encore aux Etats-Unis et deja au Mexique, nous avons pas encore de pesos et deja des frais, nous devons deja repartir et le match Senegal / Suede n'est pas encore fini... Le bureau de l'Immigration sert de QG aux afficionados du "futbol" ; des employes de la gare passent la tete par la porte de temps a autre et jettent un oeil a la lucarne.

Pour la petite histoire, nous ne nous apercevrons que cinq jours apres que le passeport de Louis n'a meme pas ete vise par le douanier. Une remontee galopante vers le but a du egarer le coup de tampon en plein vol...

12h25, salle d'attente.
Bon, alors, on fait quoi ? Il n'y a que deux routes au depart de Tijuana. L'une, plein sud, s'enfonce en cul-de-sac dans la presqu'ile de Baja California. L'autre, sud-est, longe la frontiere US vers Mexicali et le reste du pays. Pas la peine de tirer a pile ou face pour autant, notre plan est de rejoindre Mexicali puis de prendre un train vers Mexico - d'apres les guides de Student Inn, ca se fait.
Six ou sept compagnies de car ont pignon sur la salle d'attente. L'une occupe un bon tiers de la place tandis que ses trois hotesses attirent les trois quarts des regards. Un peu trop business classe pour nous : les pouilleux sont de retour* !

Pour la petite histoire, un petit ranch dans la prairie etait au siecle dernier, enfin, celui d'avant, maintenant que nous en sommes au XXIe, la seule trace de vie aux alentours. Une Tante Jeanne y vivait avec ses grizzlis apprivoises et quelques coyotes dresses a aller chercher le scascalp - Tante Jeanne aka Aunt Jane en anglais, dite Ti Juana en espagnol - et la boucle est bouclee.
Bon, c'est peut-etre aussi du pipo.

12h30, bus ABC.
On en prend pour 189 kilometres et ca nous semble beaucoup - ha ! ha ! pauvres naifs ! Attendez de voir ! La "Nacionale 1" n'est guere frequentee. Apres une cinquantaine de kilometres, les maisons s'espacent puis disparaissent. De chaque cote de la route, c'est plat, c'est sec, le bleu violent du ciel et le sol eblouissant se juxtaposent nettement a l'horizon. La Sierra de Juarez met un peu d'animation dans la route mais bientot l'uniformite du desert tombe a nouveau.
Peu avant Mexicali, une hauteur apparait loin a l'avant. La Sierra Cucapas barre la perspective sur toute la largeur de l'horizon. Seul le ruban noir de notre route qui au loin fait des lacets lui donne un sens et une mesure.
Cette Sierra est comme un amoncellement enorme de roches pose sur le desert. Le car grimpe le versant ouest, la blancheur des bas-cotes nous aveugle malgre les vitres teintees.
Louis remarque une, puis deux, puis dix carcasses de voitures qui ont devale la pente. Au meme moment j'apercois une, puis deux, puis cinq croix fleuries alignees au bord du goudron. Au meme moment, le conducteur double sans visibilite un camion dans un virage.
Le tableau prend forme.
C'est une arene en macadam et c'est un toreador range des taureaux qui tient le volant. Muy bien.
Ces dizaines d'epaves echouees dans les ravins de la Sierra nous semblent incroyables. ¿ Ou sommes-nous ? Sur le circuit-test des marques de tequila ? Dans le decor de "James Bond accepte la Mission Impossible" ? De "Taxi 3" alors ? Louis suggere l'arnaque a l'assurance, avec le mari arnaqueur dans le role du tonnelier et la veuve arnaqueuse dans celui de la fleuriste.
Au sortir des virages en epingle, c'est l'hecatombe. L'un, tres serre, a vomi une bonne trentaine de voitures, deux camionnettes et ce qui ressemble a un minibus. La trainee court sur pres de cent metres. Quelques personnes se sont arretees au ras de la pente et regardent, les mains sur les hanches. Un homme descend prudemment le long d'un eboulis de cailloux vers une grosse Mercedes noire sur le toit, qui semble tombee de la veille. Deux femmes se penchent devant une petite chapelle. Proches endeuilles ou trafiquants de pieces detachees ?
Une ligne noire, luisante sur le blanc des roches, serpente en contrebas dans la direction opposee a la notre. On respire. La Nacionale 1 n'est plus a double sens. Les voies circulent separement. On devrait echapper a la seance de toboggan...

Au-dessus du cimetiere de voitures, le panorama est superbe. Le bus est passe sur l'autre flanc de la Sierra Cucapas. A son pied, le desert reprend sa plate existence. Les voies jumelles de la Nacionale s'etirent cote a cote comme deux pipe-lines, jusqu'a disparaitre dans la brume de l'horizon.

15h20, Mexicali.
Mexicali, 550.000 habitants au recensement de 1995, altitude 0, temperature annuelle moyenne 34. Degres. En sortant du car climatise, on entre dans un four, on se sent tres pintade. Mexicali est le nombril brulant du desert aux alentours, qui s'etend sur des centaines de kilometres carres des deux cotes de la frontiere. On ne va pas s'attarder la.

"¿ El tren ? ¿ Que tren ? ¡ No es mas trenes in Mexico !" Oups, c'est une apres-midi brulante dans la ville la plus chaude du pays, dehors il y a une avalanche de soleil, dans la gare routiere la climatisation fait ce qu'elle peut, l'heure de la sieste bat son plein, nous avons deja sept heures de bus dans le coccyx et il faut prendre une decision.
Aller verifier a la gare ferroviaire s'il y a des trains ou non ? Mais ou est la gare ? Un plan de la ville la situe a proximite, enfin, pas tres tres loin, par la-bas, au bout d'un chemin sans ombre. Les chauffeurs de taxi refugies dans le hall sont categoriques : "No hay trenes en Mexicali."
Bon, et bien Grand Chelem nous voila, Enduro nous voici, Tour de France regarde et prend des notes, Paris / Dakar rentre chez ta mere, les pouilleux sont de retour !

Pas de pesos, pas de rudiments d'espagnol, pas trop d'idee sur notre destination, voila en gros le bebe a confier aux guichetiers des compagnies :
- "Euuuuuuuuuuuuuuuuuuh, ola, euuuuuh, bus, euuuh Guadalala..., euh Guadarala..., euh, Guarara..."
- "¿ Guadalajara ?"
- "Si Senorita per favor, euh, por favor"
- "¿ Si, blalablalablaralablablarahoyblalapesosblacomprende ?"
- "Euuuuuuuh, si si, hoy, dos personnes"
- "Es &*(#) pesos."
- "Si si (coup d'oeil rapide au prix affiche sur le panneau) Ah si, si. Pero, euuuh, no haber pesos, haber dollars"
- "¿ Dollares ?"
La petite officine de change est fermee les dimanches. Heureusement les dollars sont acceptes...

Pour la petite histoire, voici * * GRATIS * *, exclusivite labaraka, une methode d'apprentissage de l'espagnol en 90 secondes.
Pour parler espagnol, parlez latin en moins tordu. Exemple, "Tutta la via andamos a Roma" devient "Hasta la vista".
Si vous ne parlez pas latin, parlez italien en plus ole ole. Exemple, "Ciaaao bambiiina" devient "---" (gros sifflet).
Si vous ne parlez pas italien, parlez francais en moins parisien. Par exemple, "bon" devient "bueno", "fete" devient "feria" et "vin" devient "sangria".
Pour faire bonne impression, sortez quelques expressions sorties du sombrero, telles que "¡Viva la Revolucion!" ou "¡Cerveza para todos!" ou encore "Vamos a la playa".
Facil, no ?

16h, bus Pacifico.
Le guichet etait un peu miteux mais le bus est correct, ca tombe bien, on a pris un abonnement pour plus de trente heures. Sur la carte murale de la gare, la comparaison de Tijuana / Mexicali et de Mexicali / Guadalajara nous donne la commotion. On passe de la categorie poussin a celle des poids lourds veterans !
Nous sommes a peine dix, les chauffeurs compris. Chacun prend ses aises, bientot les tetes basculent d'un cote puis de l'autre et quelques ronflements circulent. La sortie de la ville est rapide. Premiere etape a San Luis Rio Colorado une heure plus tard. Nous decouvrons la premiere des dix-huit etapes a venir. Les rues sont a angle droit. La poussiere rend uniformes les murs rouges, verts et jaunes des maisons. Quelques inscriptions peintes annoncent "Hay tacos", "Mariachis Los Cactus" ou "Calle No 6".
Les arrets de la compagnie Pacifico sont tous batis sur le meme plan : une salle plus ou moins grande avec un guichet, les toilettes et quelques bancs. Elle donne d'un cote vers la rue et s'ouvre de l'autre sur la cour ou le bus est gare. Une planche et quelques etageres font office de cafeteria : paquets de chips, sodas, biscuits, une bouilloire flanquee de trois pots (cafe soluble, sucre et lait en poudre) et la plaque a tacos. Dans un coin, un autel porte des bougies, trois gros bouquets et un cadre - Marie et son voile bleu.

Pour la petite histoire, mais qu'est donc que les tacos ? Un taco est une petite crepe a la farine de mais, dite tortilla si j'ai tout compris au film, sur laquelle le cuistot pose des morceaux de viande et parfois des oignons. En general les tacos sont servis par quatre. Le mangeur rajoute lui-meme ce qu'il veut sur la viande. Dans les taquerias minimalistes ou sous-equipees, il y a de la sauce pimentee, du citron vert, des oignons et du coriandre. Dans les arrets Pacifico, c'est le buffet : guacamole, salade oignon/tomate/concombre, radis etc. Une fois le taco accommode, il faut essayer de le rouler tant bien que mal et de le manger a l'horizontal - sinon, il se vide.
Tout l'art de la degustation du taco tient dans ce secret : n'attendez pas. Pendant que vous choisssez vos sauces, la tortilla s'imbibe ! Et une tortilla imbibee est une tortilla qui part en vrac : elle se dechire, se troue, pend en lambeaux, il y en a plein la table, ca fait sourire vos voisins mexicains mais c'est assez frustrant.

17h30, desert de l'Altar.
Le bus redemarre. Nous entamons la traversee de l'Altar, 500 kilometres de route droite dans le desert. Quelques camions passent. Les bas-cotes sont jonches de morceaux de pneus et de detritus. Le coin est plat, la vue porte loin. Quelques buissons retiennent un peu de sable, la terre est seche, des bataillons de cactus semblent monter la garde par endroits, de loin en loin des figuiers de Barbarie forment des boules, loin sur la gauche une chaine de montagnes fait une parallele a la route, et tres loin a droite on croit distinguer des dunes de sable mais sans en etre bien surs.
Le soleil baisse lentement et teinte de rose et de bleu les creux et les bosses du paysage.
Au KM 176, au milieu de nulle part, un check-point militaire. Souvenir, souvenir... Le car ralentit, s'arrete, des types a mitraillette en font le tour, l'air absent. Cette route longe a quelques kilometres pres la frontiere americaine. Trafiquants, clandestins, passeurs, la solitude du lieu appelle les toutes les contrebandes. Sur l'autre voie, des camions attendent en ligne derriere la barriere. A cote des bureaux, une buvette offre ses services aux routiers dont la cargaison est fouillee jusqu'au trognon. Peut-etre que des bakshishs y sont aussi negocies.

19h35, desert de l'Altar.
Un tournant. A droite.

20h, Sonoyta.
Des OVNIs pourraient se poser la sans que personne ne cille. Sonoyta dans la nuit qui tombe est un patelin tout droit sorti d'un film de science-fiction. Pose au milieu de rien, il a quelque chose du baraquement de chantier, du camp d'infortune, du provisoire etabli.
Comment vit-on ici ? Tout doit arriver par camion - ou peut-etre a pied, des Etats-Unis.

20h10, Santa Ana.
Premier carrefour, nous laissons la 2 pour la 15, direction plein sud.

20h30, sur la route.
Second barrage, la douane cette fois-ci (plus sedentaire que volante !). Il faut sortir tous les sacs, y compris ceux de la soute. Un dounanier, l'index en l'air, nous indique un bouton de l'autre main. Le retour de la foirfouille ! Si tu foires ton coup, tu passes a la fouille ! (cf. episode I). Nous obtenons tous les deux le feu vert.

21h45, Caborca.
Il fait maintenant nuit noire. Le chauffeur a fini par couper la radio, ras le bol des chansons guimauves de latin lovers.

Lundi 17 juin, 6h, sur la route.
Le matin ! On a passe pendant la nuit Ciudad Obregon, et Empalme, Guaymas, Hermosillo, Santana. Ca va bientot faire 24 heures que nous avons quitte Los Angeles.
Au compteur : 15 courbatures, 150 Coccinelles (voiture star au Mexique), 1.500 kilometres et 15.000 cactus, mais tout va bien merci, vivement le prochain arret qu'on dejeune, tiens.

Dans le prochain episode : des candidats moustachus, des mangues a la tonne, des fraises itou et une arrivee tres ñocturñe.

* celebre slogan qui a resonne de part les mers au cours de l'hiver et du printemps 2002. On l'entendit a Siem Reap au Cambodge, couvrant a grand peine les petarades essouflees d'une pauvre Honda 100 chargee par trois touristes sans scrupules, puis dans les rues de Kuala Lumpur, au milieu de la nuit lorsque tous les receptionnistes d'hotel sont gris, et par maintes occasions encore.

début [ Posté par : Elodie | : Carte du Mexique | 0 commentaire] Page 3
Tarif unique   ( Mexico / Mexique le 17/06/2002)

Imprimer l'info  

Cliquez pour agrandir

Nous avons rencontre Antonio dans le bus de Mexicali. La trentaine, Mexicain, il ne parle pas anglais mais le comprend un peu a force de l'entendre. Nous discutons quelques minutes a chaque arret du bus. Il arrive comme nous des Etats-Unis et rentre a la maison quelques mois, a Mexico.
En Amerique, il etait cuisinier sans papiers dans un restaurant pres de Sacramento, dans le nord de la Californie. Lorsque je lui parle de mon job de cuistot illegal dans un resto de Los Angeles, il s'etonne : cuisinier clandestin, aller simple pour le Mexique, en bus ! Il me demande d'ou je suis, "De France".
- "..."
- "Mais, ton pere, il est mexicain ?"
- "Non, il est francais."
- "... tes grands-parents alors ?"
- "Non plus !"
- "..."
La nationalite fait une difference de taille : pour atteindre le pays de l'argent facile, je n'ai eu qu'a montrer mon passeport et repondre a deux ou trois questions indiscretes du fonctionnaire. Lui, il a du payer 1000$ un passeur, puis marcher deux jours dans le desert - l'Altar probablement. "C'est dangeureux", dit-il.
Mais ca ne l'empechera pas de recommencer dans quelques mois, apres ses vacances. A ce prix, ce n'est pas tres rentable et plutot hasardeux de partir tous les ans...

Sans parler un mot d'anglais, il a reussi a voyager sans encombre jusqu'au nord de la Californie (plusieurs centaines de kilometres) puis a trouver du boulot : a une telle distance de la frontiere, c'est que les reseaux de travailleurs clandestins fonctionnent plutot bien...

La seconde rencontre a lieu dans la gare routiere de Mexico. Ivan a 27 ans, il est de Vera Cruz, sur la cote Caraibes et parle tres bien anglais. Sa premiere traversee illegale de la frontiere entre le Mexique et les Etats-Unis, il l'a faite a 17 ans. Au debut, il a gagne sa vie a Los Angeles en vendant de la drogue, puis s'est fait chope. Avec ou sans papiers, c'est tarif unique : deux ans de penitencier. Retour a la case Vera Cruz.
Quinze jours avant notre rencontre, il a retente de passer. Le prix qu'il m'indique est le meme que celui d'Antonio : 1000$ pour une entree reussie. Il voulait gagner la Caroline du Nord mais c'est fait pince dans le Nebraska. Son passeur ne veut pas le rembourser : la frontiere a ete franchie, apres, ce n'est plus son probleme...
Retour a la case Vera Cruz. Il pense travailler la-bas trois mois, le temps d'economiser 1000$ et de recommencer.
"Il n'y a pas d'autres solutions", dit-il, "avec ma pure gueule de Mexicain, je ne peux pas passer le poste frontiere au bluff, pretendre etre un citoyen americain qui rentre au pays".
Puis il enchaine : "Si vous passez a Vera Cruz, telephonez-moi, je vous invite a rester chez moi, avec mes parents, nous avons une grande maison, vous n'aurez rien a payer..."
1000$ le ticket, ca nous semblait beaucoup, mais pour entrer dans l'Eldorado qui fait bien vivre la famille, peut-etre que ca les vaut...

début [ Posté par : Louis | 0 commentaire] Page 4
Gringo Trail - III   ( Guadalajara / Mexique le 18/06/2002)

Imprimer l'info  

Cliquez pour agrandir

Lundi 17 juin, sur la route encore et toujours.
Les villes passent et se ressemblent. 8h30, Los Mochis. 10h25, Guamuchil. Midi, Culiacan. 15 heures, Mazatlan. Les petites gares Pacifico ne varient pas d'un iota hormis le coup de main de la cuisiniere derriere sa plaque a tacos.

17h, Ciudad Asilo de El Rosario.
Ce gros village est le premier a porter la marque coloniale. Un beau campanile emerge au-dessus des toits et les maisons sont enserrées par une enceinte blanc creme. Deux portails en fer forgé, a chaque extremité de la ville, portent son nom et la date de sa fondation : 1655.
L'interieur des terres dans le nord du Mexique est bien trop sec pour qu'on s'y arrache le terrain. Les Espagnols comme les peuples originels d'Amerique centrale se sont installés plus au sud, la ou le ciel et le sol sont plus propices aux cultures.
Vingt-quatre heures de route auront été nécessaires pour découvrir le visage vert du Mexique. De chaque coté de la nationale, des rangées et des rangées de manguiers ont les branches lourdes de fruits. Tout n'est pas ramassé, les mangues tombées au sol se ramasseraient a la pelle. Sur les parkings, des enfants et des femmes tendent a deux mains des sachets deja maculés par le jus jaune, et c'est deux kilos minimum !
Plus loin, on voit quelques champs de figuiers de Barbarie dont les oreilles plates et rondes seront débarassées de leurs piquants puis vendues au marche. Ailleurs, ce sont des poulets en batterie. On croise aussi des stands de fraises par dizaines : confiture de fraises, fraises sechees, fraises fraiches, fraises au sirop, compote de fraises... de quoi calmer les envies des centaines de milliers de Mexicaines enceintes ! (a vue d'oeil dans la rue, la natalité de ce pays se porte tres tres bien !)

18h, Acaponeta.
Elections. Tous les espaces vacants sont placardés d'affiches, il y en a au moins cinq par poteau et quinze par mur, les rues sont envahies par des hordes de moustachus au sourire bienveillant mais au regard de vieux renard a qui on ne la raconte pas. Deux particulierement se disputent la vedette et les voix : un Diego a chemise rouge qui en impose et un Martin a chapeau de cow-boy d'un blanc immaculé - celui du dimanche peut-etre ? Et dire que Chirac n'avait meme pas porté un Stetson a la sauterie Far West que Clinton avait donnée a la Maison Blanche... Ca en impose, pourtant.
A propos de Chirac, pour la petite histoire (la derniere), la plupart des lieux publics tels que les gares de bus ont un petit pannonceau qui nous a fait bien rire. Il ressemble au panneau routier rouge "Interdit de", avec au milieu un dessin de pomme (!), et pour légende : "N'alimentez pas la corruption".

20h30, Tepic.
La nuit est tombée. La route descendait vers cette marée de lumieres blanches, orange et jaunes, on croyait etre arrivés - mais non.

Guadalajara.
Hein ? Quoi ? Ah, on est arrivés pour de bon... Ouh la la, dur, j'dormais, la... Extraction du siege puis du bus, on se rebalance les sacs dans le dos. La gare est vide ou presque, et sacrément grande. Plusieurs halls forment un long fer a cheval, un parking au milieu et pas grand chose d'autre.
A Tepic, un hotel était installé a deux pas de la sortie, avec un peu de chance... Les chauffeurs de taxi, business oblige, assurent a Louis qu'il n'y a rien ici, qu'il faut aller dans le centre-ville. "Combien de temps ?" "Vingt-cinq minutes." Meme en retirant les 20% d'exagération, c'est un peu loin pour y aller a pied, les pouilleux sont fatigués... Une garde en gilet bleu en connait un, elle, d'hotel, la-bas apres la route. Bingo, le voila. Le réceptionniste roux nous fait vite déchanter : le prix annoncé dehors, déja élevé, est "promocionnel", désolé. Retour a la case départ. Les chauffeurs de taxi n'ont pas bougé, on tente une approche. Apparemment, c'est tarif unique la nuit et personne n'en déroge. L'un nous agite sa montre sous le nez pour faire passer la pilule - d'ailleurs, quelle heure est-il ? Kouaa ?? Deux heures du matin ? Mais on etait censés arriver a minuit ! Le conducteur du bus est passé voir sa vieille tante pendant qu'on dormait ou quoi ?
Un chauffeur emporte le morceau avec sa proposition d'hotel économique. Une fois en ville, l'hotel est effectivement économique, la radio braille et le réceptionniste taille la bavette avec deux potes. Derniere ligne droite, les escaliers, au bout du couloir, chambre 107, ouvrir la porte, ouvrir le lit, fermer les yeux, enfiiiiiin...

Pour l'ultime petite histoire, nous avons franchi sans le savoir deux fuseaux horaires : a minuit, il était deux heures du matin, ceci explique cela...

début [ Posté par : Elodie | 0 commentaire] Page 5

 


accueil | contact | labaraka.net dans mes favoris
Réalisation graphique et technique par Elodie Ressouches et Louis Clerc.
Copyright © 2001-2008 labaraka.net, tous droits réservés.