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Gringo Trail - II
(
Mexicali / Mexique
le 17/06/2002)
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12h20, gare de bus de Tijuana.
Nous quittons le bureau de l'Immigration assez mecontents. Ce passage de frontiere est loin d'etre net et sans bavure : nous sommes d'apres les papiers encore aux Etats-Unis et deja au Mexique, nous avons pas encore de pesos et deja des frais, nous devons deja repartir et le match Senegal / Suede n'est pas encore fini... Le bureau de l'Immigration sert de QG aux afficionados du "futbol" ; des employes de la gare passent la tete par la porte de temps a autre et jettent un oeil a la lucarne.
Pour la petite histoire, nous ne nous apercevrons que cinq jours apres que le passeport de Louis n'a meme pas ete vise par le douanier. Une remontee galopante vers le but a du egarer le coup de tampon en plein vol...
12h25, salle d'attente.
Bon, alors, on fait quoi ? Il n'y a que deux routes au depart de Tijuana. L'une, plein sud, s'enfonce en cul-de-sac dans la presqu'ile de Baja California. L'autre, sud-est, longe la frontiere US vers Mexicali et le reste du pays. Pas la peine de tirer a pile ou face pour autant, notre plan est de rejoindre Mexicali puis de prendre un train vers Mexico - d'apres les guides de Student Inn, ca se fait.
Six ou sept compagnies de car ont pignon sur la salle d'attente. L'une occupe un bon tiers de la place tandis que ses trois hotesses attirent les trois quarts des regards. Un peu trop business classe pour nous : les pouilleux sont de retour* !
Pour la petite histoire, un petit ranch dans la prairie etait au siecle dernier, enfin, celui d'avant, maintenant que nous en sommes au XXIe, la seule trace de vie aux alentours. Une Tante Jeanne y vivait avec ses grizzlis apprivoises et quelques coyotes dresses a aller chercher le scascalp - Tante Jeanne aka Aunt Jane en anglais, dite Ti Juana en espagnol - et la boucle est bouclee.
Bon, c'est peut-etre aussi du pipo.
12h30, bus ABC.
On en prend pour 189 kilometres et ca nous semble beaucoup - ha ! ha ! pauvres naifs ! Attendez de voir ! La "Nacionale 1" n'est guere frequentee. Apres une cinquantaine de kilometres, les maisons s'espacent puis disparaissent. De chaque cote de la route, c'est plat, c'est sec, le bleu violent du ciel et le sol eblouissant se juxtaposent nettement a l'horizon. La Sierra de Juarez met un peu d'animation dans la route mais bientot l'uniformite du desert tombe a nouveau.
Peu avant Mexicali, une hauteur apparait loin a l'avant. La Sierra Cucapas barre la perspective sur toute la largeur de l'horizon. Seul le ruban noir de notre route qui au loin fait des lacets lui donne un sens et une mesure.
Cette Sierra est comme un amoncellement enorme de roches pose sur le desert. Le car grimpe le versant ouest, la blancheur des bas-cotes nous aveugle malgre les vitres teintees.
Louis remarque une, puis deux, puis dix carcasses de voitures qui ont devale la pente. Au meme moment j'apercois une, puis deux, puis cinq croix fleuries alignees au bord du goudron. Au meme moment, le conducteur double sans visibilite un camion dans un virage.
Le tableau prend forme.
C'est une arene en macadam et c'est un toreador range des taureaux qui tient le volant. Muy bien.
Ces dizaines d'epaves echouees dans les ravins de la Sierra nous semblent incroyables. ¿ Ou sommes-nous ? Sur le circuit-test des marques de tequila ? Dans le decor de "James Bond accepte la Mission Impossible" ? De "Taxi 3" alors ? Louis suggere l'arnaque a l'assurance, avec le mari arnaqueur dans le role du tonnelier et la veuve arnaqueuse dans celui de la fleuriste.
Au sortir des virages en epingle, c'est l'hecatombe. L'un, tres serre, a vomi une bonne trentaine de voitures, deux camionnettes et ce qui ressemble a un minibus. La trainee court sur pres de cent metres. Quelques personnes se sont arretees au ras de la pente et regardent, les mains sur les hanches. Un homme descend prudemment le long d'un eboulis de cailloux vers une grosse Mercedes noire sur le toit, qui semble tombee de la veille. Deux femmes se penchent devant une petite chapelle. Proches endeuilles ou trafiquants de pieces detachees ?
Une ligne noire, luisante sur le blanc des roches, serpente en contrebas dans la direction opposee a la notre. On respire. La Nacionale 1 n'est plus a double sens. Les voies circulent separement. On devrait echapper a la seance de toboggan...
Au-dessus du cimetiere de voitures, le panorama est superbe. Le bus est passe sur l'autre flanc de la Sierra Cucapas. A son pied, le desert reprend sa plate existence. Les voies jumelles de la Nacionale s'etirent cote a cote comme deux pipe-lines, jusqu'a disparaitre dans la brume de l'horizon.
15h20, Mexicali.
Mexicali, 550.000 habitants au recensement de 1995, altitude 0, temperature annuelle moyenne 34. Degres. En sortant du car climatise, on entre dans un four, on se sent tres pintade. Mexicali est le nombril brulant du desert aux alentours, qui s'etend sur des centaines de kilometres carres des deux cotes de la frontiere. On ne va pas s'attarder la.
"¿ El tren ? ¿ Que tren ? ¡ No es mas trenes in Mexico !" Oups, c'est une apres-midi brulante dans la ville la plus chaude du pays, dehors il y a une avalanche de soleil, dans la gare routiere la climatisation fait ce qu'elle peut, l'heure de la sieste bat son plein, nous avons deja sept heures de bus dans le coccyx et il faut prendre une decision.
Aller verifier a la gare ferroviaire s'il y a des trains ou non ? Mais ou est la gare ? Un plan de la ville la situe a proximite, enfin, pas tres tres loin, par la-bas, au bout d'un chemin sans ombre. Les chauffeurs de taxi refugies dans le hall sont categoriques : "No hay trenes en Mexicali."
Bon, et bien Grand Chelem nous voila, Enduro nous voici, Tour de France regarde et prend des notes, Paris / Dakar rentre chez ta mere, les pouilleux sont de retour !
Pas de pesos, pas de rudiments d'espagnol, pas trop d'idee sur notre destination, voila en gros le bebe a confier aux guichetiers des compagnies :
- "Euuuuuuuuuuuuuuuuuuh, ola, euuuuuh, bus, euuuh Guadalala..., euh Guadarala..., euh, Guarara..."
- "¿ Guadalajara ?"
- "Si Senorita per favor, euh, por favor"
- "¿ Si, blalablalablaralablablarahoyblalapesosblacomprende ?"
- "Euuuuuuuh, si si, hoy, dos personnes"
- "Es &*(#) pesos."
- "Si si (coup d'oeil rapide au prix affiche sur le panneau) Ah si, si. Pero, euuuh, no haber pesos, haber dollars"
- "¿ Dollares ?"
La petite officine de change est fermee les dimanches. Heureusement les dollars sont acceptes...
Pour la petite histoire, voici * * GRATIS * *, exclusivite labaraka, une methode d'apprentissage de l'espagnol en 90 secondes.
Pour parler espagnol, parlez latin en moins tordu. Exemple, "Tutta la via andamos a Roma" devient "Hasta la vista".
Si vous ne parlez pas latin, parlez italien en plus ole ole. Exemple, "Ciaaao bambiiina" devient "---" (gros sifflet).
Si vous ne parlez pas italien, parlez francais en moins parisien. Par exemple, "bon" devient "bueno", "fete" devient "feria" et "vin" devient "sangria".
Pour faire bonne impression, sortez quelques expressions sorties du sombrero, telles que "¡Viva la Revolucion!" ou "¡Cerveza para todos!" ou encore "Vamos a la playa".
Facil, no ?
16h, bus Pacifico.
Le guichet etait un peu miteux mais le bus est correct, ca tombe bien, on a pris un abonnement pour plus de trente heures. Sur la carte murale de la gare, la comparaison de Tijuana / Mexicali et de Mexicali / Guadalajara nous donne la commotion. On passe de la categorie poussin a celle des poids lourds veterans !
Nous sommes a peine dix, les chauffeurs compris. Chacun prend ses aises, bientot les tetes basculent d'un cote puis de l'autre et quelques ronflements circulent. La sortie de la ville est rapide. Premiere etape a San Luis Rio Colorado une heure plus tard. Nous decouvrons la premiere des dix-huit etapes a venir. Les rues sont a angle droit. La poussiere rend uniformes les murs rouges, verts et jaunes des maisons. Quelques inscriptions peintes annoncent "Hay tacos", "Mariachis Los Cactus" ou "Calle No 6".
Les arrets de la compagnie Pacifico sont tous batis sur le meme plan : une salle plus ou moins grande avec un guichet, les toilettes et quelques bancs. Elle donne d'un cote vers la rue et s'ouvre de l'autre sur la cour ou le bus est gare. Une planche et quelques etageres font office de cafeteria : paquets de chips, sodas, biscuits, une bouilloire flanquee de trois pots (cafe soluble, sucre et lait en poudre) et la plaque a tacos. Dans un coin, un autel porte des bougies, trois gros bouquets et un cadre - Marie et son voile bleu.
Pour la petite histoire, mais qu'est donc que les tacos ? Un taco est une petite crepe a la farine de mais, dite tortilla si j'ai tout compris au film, sur laquelle le cuistot pose des morceaux de viande et parfois des oignons. En general les tacos sont servis par quatre. Le mangeur rajoute lui-meme ce qu'il veut sur la viande. Dans les taquerias minimalistes ou sous-equipees, il y a de la sauce pimentee, du citron vert, des oignons et du coriandre. Dans les arrets Pacifico, c'est le buffet : guacamole, salade oignon/tomate/concombre, radis etc. Une fois le taco accommode, il faut essayer de le rouler tant bien que mal et de le manger a l'horizontal - sinon, il se vide.
Tout l'art de la degustation du taco tient dans ce secret : n'attendez pas. Pendant que vous choisssez vos sauces, la tortilla s'imbibe ! Et une tortilla imbibee est une tortilla qui part en vrac : elle se dechire, se troue, pend en lambeaux, il y en a plein la table, ca fait sourire vos voisins mexicains mais c'est assez frustrant.
17h30, desert de l'Altar.
Le bus redemarre. Nous entamons la traversee de l'Altar, 500 kilometres de route droite dans le desert. Quelques camions passent. Les bas-cotes sont jonches de morceaux de pneus et de detritus. Le coin est plat, la vue porte loin. Quelques buissons retiennent un peu de sable, la terre est seche, des bataillons de cactus semblent monter la garde par endroits, de loin en loin des figuiers de Barbarie forment des boules, loin sur la gauche une chaine de montagnes fait une parallele a la route, et tres loin a droite on croit distinguer des dunes de sable mais sans en etre bien surs.
Le soleil baisse lentement et teinte de rose et de bleu les creux et les bosses du paysage.
Au KM 176, au milieu de nulle part, un check-point militaire. Souvenir, souvenir... Le car ralentit, s'arrete, des types a mitraillette en font le tour, l'air absent. Cette route longe a quelques kilometres pres la frontiere americaine. Trafiquants, clandestins, passeurs, la solitude du lieu appelle les toutes les contrebandes. Sur l'autre voie, des camions attendent en ligne derriere la barriere. A cote des bureaux, une buvette offre ses services aux routiers dont la cargaison est fouillee jusqu'au trognon. Peut-etre que des bakshishs y sont aussi negocies.
19h35, desert de l'Altar.
Un tournant. A droite.
20h, Sonoyta.
Des OVNIs pourraient se poser la sans que personne ne cille. Sonoyta dans la nuit qui tombe est un patelin tout droit sorti d'un film de science-fiction. Pose au milieu de rien, il a quelque chose du baraquement de chantier, du camp d'infortune, du provisoire etabli.
Comment vit-on ici ? Tout doit arriver par camion - ou peut-etre a pied, des Etats-Unis.
20h10, Santa Ana.
Premier carrefour, nous laissons la 2 pour la 15, direction plein sud.
20h30, sur la route.
Second barrage, la douane cette fois-ci (plus sedentaire que volante !). Il faut sortir tous les sacs, y compris ceux de la soute. Un dounanier, l'index en l'air, nous indique un bouton de l'autre main. Le retour de la foirfouille ! Si tu foires ton coup, tu passes a la fouille ! (cf. episode I). Nous obtenons tous les deux le feu vert.
21h45, Caborca.
Il fait maintenant nuit noire. Le chauffeur a fini par couper la radio, ras le bol des chansons guimauves de latin lovers.
Lundi 17 juin, 6h, sur la route.
Le matin ! On a passe pendant la nuit Ciudad Obregon, et Empalme, Guaymas, Hermosillo, Santana. Ca va bientot faire 24 heures que nous avons quitte Los Angeles.
Au compteur : 15 courbatures, 150 Coccinelles (voiture star au Mexique), 1.500 kilometres et 15.000 cactus, mais tout va bien merci, vivement le prochain arret qu'on dejeune, tiens.
Dans le prochain episode : des candidats moustachus, des mangues a la tonne, des fraises itou et une arrivee tres ñocturñe.
* celebre slogan qui a resonne de part les mers au cours de l'hiver et du printemps 2002. On l'entendit a Siem Reap au Cambodge, couvrant a grand peine les petarades essouflees d'une pauvre Honda 100 chargee par trois touristes sans scrupules, puis dans les rues de Kuala Lumpur, au milieu de la nuit lorsque tous les receptionnistes d'hotel sont gris, et par maintes occasions encore. |
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