L'article et ses commentaires

Rayon cadeaux  ( Chichicastenengo / Guatemala  le 30/06/2002)

Dix rues numérotées de Calle 1 à Calle 10 dans un sens, cinq ou six autres à la perpendiculaire, deux églises très blanches qui se regardent en chiens de faïence, les grandes tentes bleues du marché installées d'un parvis à l'autre, un cimetière aux caveaux colorés, quelques milliers d'habitants descendant pour la plupart des Mayas, pas plus riches qu'ailleurs, voilà en gros Chichicastenengo - dit Chichi.
Ajoutez a ça plusieurs hôtels luxueux où la nuit coûte jusqu'à 100 dollars (!), et ce petit village devient un mystère. Chichicastengo a beau être perdu dans les hauts plateaux du Guatemala et joignable par deux routes seulement, il accueille les touristes fortunés avec autant de faste, de confort et de zéros sur la note que la capitale ou une ville aussi renommée qu'Antigua.
Le mystère est vite éclairci : un guide a fait paraître un jour dans ses pages que le marché de Chichicastengo propose le meilleur artisanat du Guatemala, les autres publications ont suivi, les agences de voyages etrangères et locales ont saisi l'aubaine et hop, un nouvel "à ne pas manquer" était né.
Cela étant, la tradition commerçante de la ville est réelle et ancienne ; avant que les touristes n'arrivent, des milliers d'habitants des environs montaient déjà deux fois par semaine, parfois au prix de plusieurs heures de marche, pour se rendre au marché de Chichi.
Mais les afflux d'étrangers en quête de souvenirs et de photos pittoresques ont un peu changé la donne. Les sacs aux grosses mailles de laine affichent désormais des sigles sportifs, les "madres" mayas tapent la discute en anglais et leurs fistons en sweat à capuche exhibent leur carte plastifiée de l'office de tourisme avec nom et photo - sauf qu'il n'y a paaas d'office du tourisme à Chichicastengo...

Alors, Chichi, c'est fini ? Oui et non. C'est fini pour les étrangers qui viennent regarder plutôt qu'acheter. Un gringo ne peut pas déambuler dans les allées sans se faire interpeller de tous les côtés. Ici comme dans tous les bazars où des gens ont payé le triple ou le quadruple du prix juste, les Occidentaux passent aux yeux de pas mal de monde pour des cornes d'abondance. Aux tarifs pratiqués par les stands les plus en vue, autant aller aux Galeries Lafayette ! On a parfois l'impression, en demandant un prix a des femmes assises par terre avec leurs paniers, d'être le Père Noël et de dire "Fais un voeux !". Evidemment ces prix ne sont pas si chers pour nous, mais donner l'équivalent du salaire mensuel moyen pour un morceau d'étoffe, est-ce que ce n'est pas aussi complètement dérégler le système ?

Si c'est parfois difficile de ne pas bouillir lorsque les vendeurs vous réduisent ouvertement d'un humain sur ses jambes à un porte-monnaie sur pattes, ce n'est encore rien au regard des mêmes vendeurs, de leur famille ou de leurs voisins, qui sont eux réduits d'une personne à des sujets de carte postale. Si un jour vous allez voir du coté de Chichicastengo, restez une heure dans un coin à regarder comment ça se passe, la séance est instructive... Entre les gens qui se pointent sans vergogne au milieu des rites comme si c'etait une animation de village-vacances et ceux qui courent apres les maîtres de cérémonie en grand apparat pour faire poser madame à côté, c'est plutôt normal que les gringos ne soient pas accueillis comme des amis.
Bref, le marché de Chichicastengo est l'un de ces lieux où les moeurs touristiques heurtent les traditions - et les bleus sont voyants.

Mais Chichi, ce n'est pas fini. Il faudrait heureusement davantage que quelques touristes mal élevés pour que les traditions prennent vraiment une claque. Pour soulever un peu le voile et voir à quoi ressemblait le marché avant la gringosation, il suffit d'être matinal et de sortir des allées principales. C'est alors que le spectacle est vraiment "à ne pas manquer" - sans compter le village en lui-même et la vue sur les environs.

Toute la région prend la route deux fois par semaine. Nous sommes arrivés à seize heures dans un gros hameau paisible. A vingt et une heures, alors que les nuits sont d'habitude très calmes, ce sont des rues en pleine activité que nous retrouvons. Des bus et des pick-ups surchargés déposent des familles entières et leurs ballots. Des stands par dizaines sont montés sur la place et ses abords. Des femmes en tenue brodée installent leur couchage de fortune sous les arcades, les enfants courent en grappe, les hommes rangent les paquets pour la nuit.

La promenade est étrange. En quelques heures, une ville se construit dans la ville, avec ses rues, ses passages, ses carrefours, ses bons et mauvais voisinages. Avec de longues branches, du fil et des bâches, les stands poussent comme des champignons et transforment radicalement les lieux d'une heure à l'autre. Les allées remplies de pénombre bruissent de rires et de discussions à mi-voix. Des bougies par milliers mettent des tâches de lumière ici sur un tissage multicolore, là sur un quartier de viande qui n'a pas encore rejoint son torchon, ailleurs sur une tête brune endormie. On ne se lasse pas de passer et de repasser aux mêmes endroits puisque jamais on ne les reconnaît. La ville provisoire est comme mouvante, ouvrant des voies et fermant des allées entre deux passages.
Sur le haut parvis de l'église San Tomas, il se passe de drôles de choses. Quelques personnes balancent à bout de bras un encensoir en psalmodiant dans une langue rude, un feu près de la porte fait danser les ombres, au sol des bougies fixées sur la pierre illuminent les volutes de fumée odorante. Ca ressemble a une messe païenne.

Au matin, lorsque le jour se lève, la ville provisoire reprend vie. Ce jour-là, il y a du foot : des postes de radio et quelques TV miniatures sont branchées dès le coup d'envoi sur la finale Brésil / Allemagne. Les voix des Thierry et Jean-Mimi locaux arrivent de tous cotés comme des échos. Devant le café où Louis s'est vaillamment installé au point du jour, un rideau de dos ferme la vue et le passage. Derrière, une grosse télé posée sur un frigo Pepsi est la star incontestée de ce début de matinée. Des touristes allemands compensent la défaite nationale en faisant le plein de souvenirs - ce sera toujours ça de remporté...

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